samedi, août 30, 2014

Le cross, en Normandie

On me demande de fortifier mes quadriceps, j'aurais du faire du cheval, quand on voit les cavaliers en danseuses durant le galop qui dure, qui dure...Et cette symbiose avec leur bête c'est fascinant, c'est déjà si beau un cheval qui coure, mais obtenir un dressage pareil, cela fait rêver quant â 'homme qui vous prendrait sous sa coupe. Jean Rochefort émouvant dans son admiration pour la compétition et ses difficultés, a réussi à me faire oublier les : Cher, très cher!  de Nelson qui truffe ses adjectifs aux invités comme si c'était un passe magique.

Les chroniqueuses

Ces jeunes femmes toutes belles, toutes battantes, me tuent, je ne comprens rien à la camelote qu'elles veulent nous vendre tant leur débit rapide, sans respirer, donne un même ton nasillard, sans compter les rires pleine gorge qui recouvrent tout, J'attends toujours avec plaisir les vraies profésionnelles telle                Lise Lucet qui n'a pas perdu d'un yota son charme ni l'intelligence de ses propos depuis toutes ces années oû elle sévit sur le JT.

vendredi, août 29, 2014

Le véritable "Trophée" c'est la longévité. (un footballeur)

Il est vrai que lors ce  qu'on fête le centenaire d'une personne, on est rempli de respect, quoiqu'ait fait de sa vie cet individu, on voudrait se l'approprier comme un élixir de jeunesse. Pareil avec de jeunes enfants rencontrés dans la rue, je tombe amoureuse, on ne saurait lequel choisir tant ils sont beaux et vifs. Je comprends mes copines dont la gloire est celle des succês de leurs petits enfants, cela régle  pour un temps leur problême d'identité de gens â la retraite.


mercredi, août 27, 2014

La montée.

Quel glamour! Ce défilé de nouveaux ministres devant l'Elysées,  ils montent les marches comme des stars, détournant la tête avec un grand sourire á l'adresse des flashs des reporters. Ils illustrent parfaitement le slogan du Club Med´ "Le bonheur si je veux!"
Les mannequins qui ont tendance à faire la gueule lors des défilés, devraient en prendre de la graine. Quand à moi, grâce  la rééducation à Rotchild, je peux en tirant sur la rampe, remonter mes cinq étages vers ma mansarde, on a le sommet qu'on peut! Si seulement l'ordre des uns n'était pas le désordre des autres, et que l'on s'arroge le droit de garder les doubles des clefs de mon Paradis!

lundi, août 25, 2014

Le jour de la libération j'ai appris que mon papa de substitution était mort sur les barricades. Ce qui me fait penser à ça c'est d'apprendre que ce sont les espagnols qui sont arrivés  en premier à Paris. Durant la guerre j'ai le souvenir de cet homme qui habitait Pau et m'emmenait le dimanche en visite au camp de Gurs pour voir des camarades de combat de mon père retenu dans les geôles de Franco. Je n'avais pas conscience que nous étions dans un camp de prisonniers, les barbelées  c'était pour les vaches, j'ai très mal pris que l'un d'entre eux m'offre  un petit bouquet de marguerites, je l'ai jeté,  et puis au vu des barbelés et du mal qu'il avait du se donner pour trouver et cueillir ces modestes fleurs  j'ai eu honte à jamais.  Donc, le faux papa avait une voiture, il me promenait, ou je restais chez lui sur ses genoux  lorsqu'il y avait du monde. Un dimanche ou il faisait très chaud, il était en short et torse nu, ses poils m'ont fait un choc, c'en était trop, je pleurais, croyant me consoler de il ne savait quoi il me serrait plus fort, des hoquets de sanglots m'on fait fuir dans un coin de la cuisine, Lorsque plus tard ma mère m'a raconté  qu'il s'était marié et qu'il avait un enfant j'ai refusé de le revoir par jalousie, ce n'est donc qu'en apprenant sa mort héroïque que j'ai accepté d'être présentée à sa veuve et son orphelin.

dimanche, août 24, 2014

Walter Lewino (13-14-derniers épisodes) Journal Le Point

39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (13) : il était peut-être circoncis, mais il avait des couilles.

Le petit Delmas-Dreyfuss était haut comme trois pommes et pesait une tonne ; son profil, ses cheveux, ses mains potelées en faisaient l'archétype de l'Israélien tel que l'infâme professeur Montandon les dénonçait à la vindicte populaire sous l'Occupation. Il était peut-être circoncis, mais il avait des couilles. Son revolver, le Smith and Wesson dont tous les aviateurs de la RAF étaient équipés afin de se défendre en cas d'atterrissage forcé ou de saut en parachute chez l'ennemi, son revolver donc, il n'était pas question qu'il s'en sépare. Il le sortit de son étui, s'assura qu'il était chargé et le pointa droit devant lui en direction du sol. "Mon capitaine, ce revolver ne m'a jamais quitté pendant les trente-deux missions de guerre que j'ai accomplies", déclara-t-il d'une voix de fausset en écartant sa gabardine pour découvrir une croix de guerre avec étoile de bronze et étoile de vermeil, "personne, sauf un officier de la RAF, ne pourra me le retirer".
Trois FTP et deux gaullistes s'entretuant
Je me sentais un peu honteux. D'abord, je ne portais pas de revolver, ayant égaré le mien peu de temps après l'avoir reçu, ensuite, je ne parvenais pas à prendre au sérieux cette bouffonnerie opposant un capitaine d'opérette à un Tom Pouce illuminé. Je craignais que le train ne redémarrât sans nous et, surtout, que quelqu'un s'emparât de mes bagages, du café, des rustines, du three Nuns, des aiguilles pour Singer... Déterminé comme il l'était, je crois bien que Delmas aurait été capable d'appuyer sur la gâchette, malgré les deux FTP qui étaient venus se placer, stengun en bandoulière, entre nous et la porte qui donnait sur le quai. Il était livide et m'implorait du regard. J'imaginais cette scène grotesque de trois FTP et de deux gaullistes s'entretuant en gare de Vierzon un mois après la Libération, quand, brusquement, je me souvins de nos Airmen's Service Book, autrement dit nos carnets d'équipement, où figuraient, ligne par ligne, les éléments de la tenue de vol que nous avions reçus, y compris le Smith and Wesson avec son numéro d'immatriculation. Par chance, Delmas avait le sien sur lui, il le sortit de sa poche et le lança sur le bureau du capitaine. "Vérifiez, mon capitaine. C'est un revolver officiel."
Le fayot !
Voilà qui changeait tout. Les FTP, bien que ne comprenant pas un mot d'anglais, purent nous libérer sans perdre la face. Delmas-Dreyfuss se montra grand seigneur : "Vous avez eu raison de nous contrôler, mon capitaine. À votre place, j'aurais fait de même. Le devoir avant tout..." Le fayot ! Je suis retombé sur lui une quinzaine d'années plus tard, dans les tribunes du Parc des princes au cours d'un match de foot. Comme il était dans la fripe, il me donna la carte d'une de ses boutiques et m'assura qu'on m'y ferait des prix défiant toute concurrence. N'empêche, ce jour-là, à Vierzon, il m'avait impressionné par sa détermination et son courage. Il quitta le train avant moi, à Limoges, car ses parents s'étaient réfugiés dans la région.


39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (14) : la Légion d'honneur, quelle fumisterie !

La légion d'honneur, on l'ignore trop souvent, ne vous est accordée qu'une fois officiellement accrochée à votre veste avec les paroles d'usage par un légionnaire au moins dans le grade de celle qui vous est décernée. De là la glorieuse cérémonie, avec fanfare et attroupement, qui préside généralement à la remise de la breloque. Des chevaliers de la Légion d'honneur, je n'en connaissais pas vraiment, où alors parmi mes anciens compagnons de guerre dont la plupart étaient demeurés militaires et dont j'avais perdu la trace. Qu'à cela ne tienne, la personne que je pensais être un bureaucrate avec qui j'étais en contact me dit qu'elle allait s'occuper de mon cas. Me voilà parti pour le ministère sur mon vélo, vêtu à la hâte d'un chandail trop grand. Déception, le bureaucrate se révéla être un vague officier habillé en civil, qui m'épingla la médaille sur le chandail, débita son "au nom de la République française je vous fais chevalier de la Légion d'honneur", me refila l'accolade rituelle, tout cela sans le moindre témoin dans un bureau tristounet d'un ministère perdu.
Anarchisant ricanant
À l'époque, j'affectais un dédain pour ma période guerrière qui s'est peu à peu estompé. Ainsi, quand quarante ans plus tard je fus proposé pour passer officier de la Légion d'honneur, le grade au-dessus de chevalier - je dis bien proposé, car quand elle est attribuée à titre de guerre vous n'avez pas à en faire la demande -, le même problème s'est posé. Je me voyais mal, vu ma position d'anarchisant ricanant, demander à une de mes connaissances en position de le faire de se charger de l'opération. J'ai écrit cela dans un de mes bouquins deux ans plus tard, quand je reçus un petit mot de Françoise Giroud me disant : "Pour la Légion d'honneur, quand vous voulez." Bien de son style, sec, mais allant à l'essentiel. Françoise Giroud, j'avais pu apprécier ses grandes qualités et ses petits faibles lorsque j'avais travaillé pendant un an sous ses ordres à L'Express. Féminine, une chatte, intelligente, angoissée à propos de ses écrits, reine de la formule journalistique, putasse cela va sans dire, mais avec grâce. Donc, à mon grand étonnement, elle proposait d'officier, elle qui était déjà commandeur, le grade au-dessus, à condition que cela ait lieu dans la plus stricte intimité. Cela me convenait parfaitement, Françoise, chez elle, et en tête à tête.
La Légion d'honneur, quelle blague ! Quelle fumisterie ! Même au titre de fait de guerre, du moins en ce qui me concerne. On commençait par nous filer la croix de guerre avec citation après dix à quinze missions, suivant les risques encourus, puis après quinze missions, nouvelle citation. Avec mes 65 missions, j'ai donc eu droit à quatre citations (une étoile de vermeil et trois palmes) et automatiquement à la médaille militaire, celle qui est attribuée d'ordinaire aux gendarmes à la veille de leur retraite, car j'étais sous-officier ; eussé-je été officier qu'on m'aurait fait chevalier de cette Légion d'honneur à l'instar de certains de mes camarades de promotion plus disciplinés que moi. Ce n'était que partie remise, car deux ans plus tard, un courrier du ministère m'apprit que de plus je venais d'être promu légionnaire. Pour quelle raison, au nom de quoi, je l'ignore.
De simples livreurs de bombes
Chevalier de la Légion d'honneur ? Pour avoir tué ou blessé plus de civils que de militaires, le lot de tous les aviateurs, sans prendre énormément de risques, je ne pense pas qu'au cours de mes trente dernières missions nous ayons perdu un seul avion, tant la Luftwaffe était décimée et la DCA ennemie à bout de souffle. En fait, de glorieux petits Guynemer militaires, nous étions à partir de la fin 44 devenus de simples livreurs de bombes, les risques que nous encourions étaient proches du degré zéro.
N'empêche, la machine à décerner les décorations était en marche, car nous profitions du glorieux passé de nos prédécesseurs et des risques qu'ils avaient courus de la Libye aux missions en rase-motte de la fin 43. De la broutille de toute façon par rapport à ceux qu'avaient connus nos poilus de 14-18, la plupart issus du prolétariat et des campagnes, dans leurs tranchées pourries. Quelque part, j'avais honte de ce ruban rouge qu'aurait davantage mérité mon oncle Léonce mort en 15, étripé par une baïonnette ennemie.
Fin

Ce récit de l'écrivain-journaliste Walter Lewino est tiré de ses souvenirs rédigés quelques mois avant sa disparition en janvier 2013, complétés par des extraits de son ouvrage Cabin-boy, publié en 1991 aux Éditions de Fallois..

samedi, août 23, 2014

Walter Lewino http://www.lepoint.fr/


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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (4) : Quand un gamin de 17 ans quitte le Lot pour rallier Londres

Par Walter Lewino

Revenons deux ans en arrière, lors de mon départ de France. C'était en juillet 1941, j'avais près de dix-huit ans et je partais pour l'Angleterre. Ma mère, originaire de Boulogne-sur-Mer, avait épousé un peintre anglais. Daddy, né et élevé en Angleterre dans une famille juive huppée et partiellement convertie à l'Église anglicane, était resté fidèle jusqu'à la caricature à cette image de gentleman victorien que les juifs anglais excellent à perpétuer. Je disposais donc d'un passeport britannique qui me permit de rejoindre l'Espagne, puis le Portugal. Un navire me débarqua à Liverpool.

À peine avions-nous accosté sur les quais de Liverpool que des agents de l'Intelligence Service débarquèrent à bord et commencèrent à nous interroger un à un. Qui étions-nous ? D'où venions-nous ? Où allions-nous ? Interrogatoire de routine, nos passeports avec visas et tampons d'avant-guerre nous mettant au-dessus de tout soupçon. Ils étaient intéressés par tout ce que nous avions vu en France, par ce que nous avions entendu dire. Comment les Français avaient réagi à l'armistice, à Mers el-Kébir, à la bataille d'Angleterre, à l'entrée en guerre des Russes ? Le détail le plus anodin, disaient-ils, pouvait leur être d'un grand secours. Ils nous incitaient à fouiller notre mémoire. Je n'avais pas grand-chose à leur offrir. À Benauge, hameau perdu entre Quercy et Périgord, il ne se passait rien. Les gens se tamponnaient de la guerre anglo-allemande, à chacun son tour, pensaient-ils, les Français avaient payé en 14, aux Anglais de jouer maintenant. Sans être pétainistes, ils approuvaient l'armistice, et comment faire autrement ?

M'évader d'Angleterre

Dès mon arrivée en Angleterre, je me sentis plus français que jamais. Il ne faisait aucun doute que je devais m'engager dans les Forces libres. Pourtant, six semaines plus tôt, là-bas en France, il n'y avait pas plus british que moi. Seulement, les autorités britanniques, à la vue de mon passeport, voulaient me verser dans la RAF. Comment faire ? Élémentaire. Puisqu'on en revenait toujours à ce sacré passeport, rien de plus simple, jetons-le, changeons d'identité et appelons-nous Dupont ou Farigoule. Première difficulté, comment expliquer ma présence en Angleterre ? Peu à peu, j'ai échafaudé un projet héroïque et puéril : m'évader d'Angleterre pour y revenir sous un nom d'emprunt. C'est ainsi que j'embarquais bientôt en tant que cabin-boy à bord du MS Tibia, un pétrolier de 16 000 tonnes, battant pavillon hollandais. Nous voguions de conserve dans un convoi protégé des U boats par des corvettes de la Royal Navy. À l'époque, la United States Navy n'était pas entrée en guerre. Il est évident que Pearl Harbor eut lieu à l'époque d'un de ces voyages. En tout cas, je n'en ai conservé aucun souvenir. Peut-être ne l'a-t-on même pas su à bord. On s'en tapait un peu de ces histoires de la marine américaine et, de toute façon, cela se passait dans le Pacifique qui n'était pas notre mer, il était peu probable que les Zéro japonais puissent nous menacer, ici, à plus de 5 000 miles marins. La guerre est une grande école des petits égoïsmes.

Vieux marin privé de sexualité

J'ai connu la bataille de l'Atlantique Nord à la manière du petit Del Dongo à Waterloo, mais d'un Del Dongo peu soucieux d'héroïsme, s'évertuant à lutter contre le mal de mer, à bien faire la vaisselle, bien nettoyer les chambres, bien laver et repasser les vêtements des cinq officiers mécaniciens dont il avait la charge. Fatso, mon patron à bord, chef steward et cambusier, m'avait d'autorité pris sous son aile. Parce que j'étais le plus jeune ? Français ? à l'évidence de bonne éducation ? Probablement parce que j'étais d'apparence fragile, plutôt mignon avec ce soupçon de féminité - tout cela m'a bien passé - qui convient aux vieux marins privés de sexualité. Ce que j'ai appris pendant ces quatre mois ne relevait ni du domaine marin ni du domaine guerrier. J'y ai appris la peur, la vie en communauté, l'extrême gentillesse et l'extrême férocité des hommes sans femmes.

Consultez notre dossier : Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine


39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (5) : la bataille de l'Atlantique dans un frigo

Par Walter Lewino

Un matin que Fatso émergeait péniblement d'une cuite nocturne, il me fit venir et me confia le trousseau des clefs du grand frigidaire situé près des cuisines sur le pont arrière du bateau, trousseau qui ne le quittait jamais. Me voilà parti avec le coq, titubant sous les rafales d'un vent glacial, sur la longue passerelle qui reliait les deux ponts, m'accrochant comme je peux aux rambardes couvertes de glace, la liste des produits destinés au chef coq bien serrée contre moi.

Le frigo était un véritable appartement, une sorte de F3, avec pièce centrale, à droite la viande à + 2°, à gauche la bière et les légumes à + 5° comme au centre. Je note soigneusement les quantités prises par le chef, et merde ! Au moment de ressortir, impossible de rouvrir la porte. Pas possible ! Elle ne ferme pas automatiquement, mais en rabaissant deux grandes barres sur lesquelles se fixent les cadenas. Pas possible ! Mais si, mais si. On a beau tempêter, hurler, cogner la porte de toutes nos forces, tu parles, avec le vacarme des 12 000 cv des moteurs juste en dessous de nous, rien ne se passe. Pas trop grave pour moi qui portais une grosse houppelande fourrée de marin, mais le coq, ce grand imbécile de Norvégien qui sortait de ses fourneaux, était vêtu du pantalon à carreaux bleus et blancs des cuisiniers et d'une chemise légère. De plus, ce malheureux Viking faisait au moins 1,90 m alors que le frigo devait plafonner à 1,80 m, ce qui l'obligeait à se pencher en avant ou à tordre sa tête de côté.

Les fesses gelées

Rapidement, le froid nous gagna, surtout lui. Il tenta un moment de s'asseoir sur un cageot mais, les fesses gelées, il dut reprendre sa haute taille de pantin désarticulé. Un moment, je le vis bigler dangereusement sur ma houppelande. Ma générosité naturelle aurait dû me pousser à la partager avec lui, mais ma prudence non moins naturelle me fit comprendre qu'il me serait alors difficile de la récupérer, d'autant qu'il avait une solide réputation de bagarreur. J'ai préféré fuir son regard et serrer fortement ma houppelande contre mon buste. Combien de temps cela dura-t-il ? Une heure, deux, cinq ? Nous n'avions de montre ni l'un ni l'autre.

Régulièrement, une des corvettes qui nous accompagnaient larguait une bombe de profondeur au cas où un U-boat traînerait dans les parages et les 16 000 tonnes de notre tanker sursautaient violemment. Un moment, j'ai pensé que nous étions en train de couler, et l'idée que j'allais terminer ma vie au fond de l'océan, entouré de légumes et de bidoche, me parut ridicule. Ma mère ne m'avait pas mis au monde pour une fin aussi grotesque.

Une ignoble farce

Enfin, la porte s'ouvrit, ils étaient toute une troupe à guetter notre sortie. Curieusement, le cuisinier se réfugia dans le fond du frigo, se mit à genoux et se mit à prier, il fallut pratiquement le faire sortir de force. À partir de ce moment-là, il eut un comportement bizarre et fut emmené dans un hôpital dès notre arrivée à Halifax. J'ai vite compris ce qui s'était passé. Mon chef steward, une sorte de super-économe, était accusé par l'équipage de le rationner pour s'en mettre plein les poches. Quand quelques marins s'étaient aperçus que les barres n'avaient pas été cadenassées en position de porte libre, pensant que leur affameur était enfermé dans le frigo, ils sautèrent sur l'occasion pour se venger. Et ils ont rabaissé les barres, fermé les cadenas et foutu les clefs à la baille.

Au bout d'une petite heure, le chef steward, ne me voyant pas revenir, commença à dessouler et décida d'aller voir ce qui se passait. Surprise à bord pour ceux qui nous avaient bloqués dans le frigo : le chef steward, ce salaud, était là et bien là, ce n'était pas lui qui avait été victime de leur ignoble farce. En fait, nous étions restés enfermés moins d'une heure et demie, peut-être les quatre-vingt-dix minutes les plus longues de ma vie. Je n'ai jamais su qui étaient les rigolos qui nous avaient joué ce tour. Quelle importance, même le chef steward sembla attacher peu d'importance à l'événement. Il est vrai qu'on en voit tellement à bord, surtout sur un rafiot du genre du MV Tibia, battant pavillon hollandais, rallié à l'Angleterre dès 1940, dont les officiers étaient d'origine, mais l'équipage complètement hétéroclite et en perpétuel renouvellement : cinq ou six nationalités différentes, aventuriers de passage, déserteurs de l'armée ou de la marine... tous plus ou moins marins et fidèles aux grandes traditions de la mer.

Ce récit de l'écrivain-journaliste Walter Lewino est tiré de ses souvenirs rédigés quelques mois avant sa disparition en janvier 2013, complétés par des extraits de son ouvrage Cabin-boy, publié en 1991, aux éditions de Fallois.

Consultez notre dossier : Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine


39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (6) : le Frenchie échappe à l'intronisation pédérastique

Par Walter Lewino

Les traditions de la mer, parlons-en. Est-ce qu'elles voulaient que le chef steward en second, un grand frisé de 22 ans, doué d'une sexualité de haut vol, accommode les plats du chef mécanicien, qu'il servait à table et qu'il ne pouvait pas blairer, d'une sauce au sperme ? Il était effectivement un exceptionnel producteur de semence. Tranquillement, devant nous et sans honte, il se masturbait à la vitesse grand V et répartissait la giclée harmonieusement sur le plat à servir. Ce jour-là, j'ai appris qu'on pouvait engueuler un patron de bistrot, mais jamais un serveur.

Ma plus douloureuse expérience, en tout cas la plus angoissante, je l'ai connue non pas en pleine mer, mais au port, à Halifax, le soir même de notre arrivée. Libres de leur temps, quelques marins débarquèrent, chargés de bouteilles de bière, dans la cabine que je partageais avec l'autre petit steward, Cliff, originaire de Swansea. Prudemment, planqué dans ma couche, celle du haut, je me gardais de participer aux agapes. Après quelques dizaines de bouteilles, les chants et les rires gras cessèrent. Tous les visages se tournèrent vers Cliff. Il tenta vainement de quitter la cabine et commença à pleurnicher en se recroquevillant. À l'évidence, il savait ce qui allait se passer, quelque part il le redoutait et l'acceptait.

On lui lubrifie le sexe

La scène devint évidente quand un des marins, le rouquin, se débraguetta et entreprit en deux coups trois mouvements de porter son sexe au volume et à la densité requis. D'autres marins entreprirent de faire baisser pantalon à ce pauvre Cliff, qui se débattait mollement, et que deux petites gifles contraignirent à se mettre à genoux sur une chaise, présentant une paire de fesses à peine sortie de l'adolescence. Le visage aux trois quarts caché par une couverture, je suivais la scène à la fois effrayé et fasciné. La pénétration étant plus difficile que prévu, le rouquin demanda qu'on lui lubrifie le sexe, ce qui fut fait probablement avec du lait concentré. L'affaire fut rapidement conclue, trois-quatre minutes pas plus, il est vrai que le rouquin ne ménagea ni sa peine ni ses coups de rein, pendant qu'un autre marin caressait gentiment la chevelure de Cliff qui ne cessait de pleurnicher.

Je vous tuerai

Puis, ils se remirent tous à boire et à chanter, y compris Cliff qui, déniaisé, baptisé en quelque sorte, était maintenant digne de la grande confrérie des durs de la mer. C'est lui, ce petit salaud, qui brusquement se tourna vers ma couche en déclarant "What about the Frenchie ?", le Français. De nouveau, les chants cessèrent et un marin vint me demander de descendre de ma couche, un autre vint pour l'aider à m'en extraire. Mais le regard que je leur lançais, la violence qu'il exprimait les fit hésiter.

Ils ricanèrent quand je leur dis "I'll kill you" ("Je vous tuerai") et se tournèrent vers celui qui semblait diriger les opérations, qui leur fit signe de laisser tomber. Sans doute jugeait-il que je n'étais pas fait pour devenir un dur de la mer. "It's a frenchman, he is no good and he belongs to the chief steward." Manquait plus que cela, non seulement on décidait que je n'étais pas baisable, mais en plus on me traitait de petite pute. Peu importe, tout valait mieux que de se faire sodomiser par des brutes avinées dans un port perdu de la Nouvelle-Écosse.

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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (7) : en cavale pour mieux rejoindre l'Angleterre

 Par Walter Lewino

Le lendemain matin, changement de décor, on vient me contacter pour me proposer de participer à une opération secrète de désertion prévue pour le surlendemain. En effet, j'avais laissé entendre qu'à notre première escale j'avais l'intention de quitter le navire en douce. Pour quelle raison ? Pour rejoindre un bureau de la France libre à l'étranger et m'y engager sous un faux nom. Lors de mes premiers contacts à l'état-major des FAFL, j'avais compris que ma double nationalité poserait problème. Né en France de parents britanniques, je jouissais théoriquement de la double nationalité avec droit d'option à 21 ans ou lors de mon engagement dans une des deux armées. Hélas ! ce droit d'option avait été supprimé par Vichy et, aussi curieux que cela puisse paraître, en plein conflit, le gouvernement britannique reconnaissait les décisions de Vichy, du moins pour ce qui concernait le délicat problème des doubles nationalités. Je n'avais pas l'intention de me retrouver anglais, bon Dieu non !

Une demi-douzaine de déserteurs

Alors a germé une idée farfelue dans ma petite tête de gamin. Puisque c'était la possession de mon passeport britannique qui m'avait en partie aidé à m'évader de France et révélait mon British subject by birth, eh bien ! j'allais m'évader d'Angleterre et revenir à Londres sous un autre nom, bien français celui-là. Cela explique mon engagement sur ce sacré Tibia pourri qui éprouvait des difficultés à composer ses équipages. Me voilà donc acoquiné avec une demi-douzaine de déserteurs, dont un ou deux des violeurs de la veille. On se donne rendez-vous dans un bistrot de la ville, où je verse, à celui qui s'est imposé comme le chef, le montant de ma solde que je viens de toucher. Au bout de quelques heures, on rejoint une camionnette où on s'enfourne sous la bâche.

Direction Augusta dans le Maine, c'est-à-dire aux États-Unis, en Amérique quoi ! Pourquoi pas. Le voyage doit durer près de deux jours pleins. C'est grand, le Canada, surtout sous la neige, et on roule, et on roule. Le soir, première étape dans un bled nommé Oxford, pour une fois je me souviens bien du nom. Une auberge paumée en bord de route, un potage, un chien-chaud pour tous et des canettes de bière pour les malins qui ont conservé un peu de pognon. Notre hébergement pour la nuit est prévu dans la paille d'une grange voisine. J'avais rêvé d'un voyage plus romantique, mais je me console à l'idée que je suis sans doute le seul sur terre à m'être évadé d'Angleterre pour revenir précisément... en Angleterre.

"Stop to be stupid"

Au petit matin, il fait à peine jour, branle-bas de combat, trois MP, revolver à la ceinture, débarquent, nous font signe de nous lever et de les suivre jusqu'à notre camionnette où ils nous enfournent de nouveau, prenant bien soin de fermer la bâche. Retour à la case départ. Au poste de la police maritime de Halifax, nous retrouvons notre skipper qui nous identifie un à un, sans nous adresser la parole. Je comprends que mon cas pose un problème, car j'ai moins de 18 ans. À la suite d'une tractation avec le chef MP, le skipper signe une décharge et me récupère pendant que les autres sont embarqués pour Dieu sait où. "Stop to be stupid" furent les seuls mots qu'il m'adressa pendant que nous regagnions le navire à pied.

Décidément, je n'étais pas fait pour déserter. Notre second voyage nous amena à Curaçao, une petite île au large du Venezuela, où je n'avais aucune chance de trouver un représentant de la France libre. À mon retour en Angleterre, j'appris que le problème des doubles nationalités était réglé et je pus m'engager dans les FAFL en tant que citoyen britannique prêté à une armée alliée.

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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (8) : partage d'une chambre avec le très "méritant" Pierre Clostermann

Par Walter Lewino

Arrivé à Londres, je me suis rendu avec mes derniers pence à Carlton Gardens, siège de l'état-major général de la France Libre, d'où l'on me renvoya au centre d'accueil de Pembroke Lodge du côté de Hammersmith. De nouveau, l'interrogatoire. J'étais revenu six mois en arrière. D'où venez-vous ? Comment êtes-vous arrivé ici ? Ah, vous possédez un passeport britannique, attendez, attendez, il y a un cas prévu pour les mi-Français mi-Anglais. Vous pouvez vous engager chez nous sous certaines conditions. Pourquoi ne me l'avait-on jamais dit ? En attendant la fin de la guerre, il nous était possible de nous engager dans les Forces françaises libres, mais seulement à titre de citoyen britannique prêté à une armée alliée. Ainsi, j'avais traversé deux fois l'Atlantique, failli crever dans un frigidaire, me faire sodomiser et pourrir dans les geôles de la Nouvelle-Écosse pour rien.

La raie au millimètre

Le centre d'accueil de Pembroke Lodge occupait une de ces belles et grandes demeures victoriennes qui font le charme de l'ouest londonien. L'atmosphère qui y régnait était chaude, maternelle et nostalgique. J'y partageais une chambre avec un jeune homme distingué qui venait du Brésil, où il était pilote civil et ami du colonel Valin, l'attaché militaire de l'ambassade de France. Quelques mois plus tôt, le colonel avait rejoint de Gaulle qui l'avait nommé général et lui avait confié le commandement des forces aériennes françaises libres. Notre jeune homme avait suivi le mouvement. Assez beau, le cheveu noir, la raie au millimètre, très sûr de lui, il passait son temps à taper des lettres sur sa machine à écrire portative. Il affirmait qu'il avait eu plus de mérite, lui, un Français vivant douillettement à Rio de Janeiro, à venir s'engager à Londres, que les gars dans mon style qui étaient trop heureux de fuir ainsi les restrictions de la France occupée. Comment dit-on "chacun voit midi à sa porte" en brésilien ? Grâce à ses reflations et à ses quatre cents heures de vol, il pensait être promu directement sergent-pilote. Son aisance me fascinait, bien que ses prétentions me parussent démesurées. J'avais tort : il fut dispensé des classes, nommé sergent et devint l'un des plus grands pilotes de chasse de la Seconde Guerre mondiale, totalisant une trentaine de victoires officielles. Son nom : Pierre Clostermann. Depuis, il a fait une médiocre carrière politique et écrit un joli livre de souvenirs qui fut un des best-sellers de l'après-guerre, Le Grand Cirque.

Des femmes empressées

Je suis resté une quinzaine de jours au centre d'accueil. Le temps de compléter mon dossier, de passer les visites médicales et les tests de culture. Clostermann étant un peu distant - il avait réclamé et obtenu une chambre particulière -, je me suis lié avec un Breton, Le Bourhis, et un Luxembourgeois, Muller. Je ne garantis pas leurs noms, il faudrait vérifier. À l'armée, on s'appelle rarement par son prénom, presque toujours par son patronyme, parfois par un surnom. Le Bourhis venait de traverser la Manche sur une barquette à la barbe des Allemands et même des Anglais, car, après avoir accosté au petit matin dans le port de Penzance, près de Falmouth, il était demeuré plusieurs heures paralysé par le froid et la fatigue avant qu'on ne vienne s'inquiéter de sa présence. Penzance, à l'extrême pointe des Cornouailles, est le dernier port anglais avant l'Atlantique. Pour un peu, Le Bourhis, qui n'avait aucune notion de navigation, aurait raté l'Angleterre.

Le Bourhis, qui était une vedette - la presse et la BBC avaient raconté et commenté son exploit -, recevait des invitations à ne savoir qu'en faire. Comme il ne parlait pas un mot d'anglais, il me traînait partout avec lui, et Muller nous filait le train. Nos hôtes anglais étaient charmants, les femmes empressées et les hommes légèrement distants. Nous avons mangé pas mal de buns et avalé une quantité impressionnante de thé en l'honneur de la victoire finale. Le Bourhis n'était jamais rassasié, Muller râlait ferme. Heureusement, il y avait les bistrots franco-belges de Dean Street où, malgré les restrictions, on servait des steaks frites à gogo, du cheval, la seule viande qui ne fût pas rationnée, les Britanniques répugnant à s'en repaître. Il y avait aussi Berlemont, le pub de Soho, qui était le rendez-vous de tous les Français, où l'on pouvait approcher d'assez près les aviateurs et les marins en grande tenue qui ressemblaient à des héros.

Notre heure n'allait pas tarder à sonner.

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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (9) : un antisémitisme latent dans la caste militaire française

Walter Lewino

Pour effectuer ma formation, je fus envoyé au Canada. C'est ainsi que je débarquai de nouveau à Halifax, mais cette fois dans un transport de troupes en compagnie de quatre Français. Rapidement, nous avons formé un petit groupe, mieux, une famille, peut-être la famille la plus étroitement liée que j'ai connue. Nous étions en partance pour le Canada afin d'y être formés comme navigateurs vers les années 1943-1944. Il y avait Halléguen, notre aîné, qui devint député-maire de Quimper ; Ney qui fut fait Compagnon de la Libération, non que sa guerre fut plus glorieuse que la nôtre, mais parce que, étant un des rares Luxembourgeois à s'être engagés dans les Forces françaises libres, il bénéficia du rituel échange de décorations entre pays alliés ; Smith, un immense dépressif, mi-français mi-anglais comme moi et probablement juif lui aussi, ce que je n'appris que des décennies plus tard, quand un rabbin vint officier à son enterrement dans une triste banlieue parisienne ; Romard, enfin, qui était légèrement fêlé et dut nous abandonner un peu plus tard. Cinq futurs aviateurs qui survécurent aux durs combats qu'ils eurent à mener à partir du début 1944.

Anti-britannisme primaire

Nous voilà qui débarquons un an plus tôt dans un camp de transition, à Moncton, au coeur de la Nouvelle-Écosse, ex-Acadie française. Les Acadiens, descendants des victimes d'une déportation massive qui remonte au XVIIIe siècle, sont les plus farouches anti-anglais de tous les Canadiens français. Dès qu'ils apprirent qu'un petit détachement de Français de l'aut'bord venait de débarquer, nous fûmes invités par quelques édiles, dont un juge qui, lors de son petit discours de bienvenue avant que nous ne passions à table, se vanta de n'avoir jamais serré la main ni à un Anglais ni à un juif. L'occasion était trop belle, je fonçai le féliciter longuement, ne finissant pas de lui secouer la pogne, lui permettant ainsi de devenir doublement parjure, devant mes camarades qui retenaient difficilement leur envie de pouffer.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, pendant toute la guerre régna entre Anglais et Français libres, pourtant alliés et compagnons de combat, cette sorte d'animosité qui oppose les petites minorités à la majorité au pouvoir. Nous n'avions de cesse entre nous de traiter les Anglais de primaires, de vulgaires, de bêtement terre à terre. La tendance habituelle des soldats à ricaner sur l'absurdité des règlements militaires s'était transformée en ricanements contre ces imbéciles d'Anglais. Romard, qui avait passé une grande partie de son enfance en Angleterre et dont la mère était peut-être anglaise, se sentait viscéralement français et, à ce titre, en rajoutait dans l'anti-britannisme primaire.

Un antisémitisme latent

Deux ou trois jours plus tard, il cesse son interminable périple aller et retour, se saisit d'une savonnette et se met à tracer sur les vitres des croix de Lorraine en alternance avec un gribouillis qu'il nous prétendit représenter l'Union Jack. Brusquement, il se saisit d'une godasse et se met à briser en hurlant les vitres portant le pavillon anglais. Sa godasse lui échappant, il entreprend de continuer à coups de poing à l'instant où Smith et moi, aidés par les deux troufions canadiens, parvenons à le maîtriser. Comme il saignait un peu, les troufions l'embarquent pour l'infirmerie en nous interdisant de les suivre.

Il fut rapatrié en Angleterre, plus ou moins soigné et affecté comme planton au ghetto, autrement dit à notre état-major de l'air du côté de Kensington, ainsi nommé par tradition car on a toujours accusé ces couards de juifs de venir s'y planquer au lieu d'aller partager les glorieux risques du soldat. Qu'importe que Gary, Mendès France, Bernard Citroën, Crémieux, Pierre Louis-Dreyfus, Ehrenberg, Delmas, Fishoff, pour ne citer que ceux que j'ai approchés d'assez près et sans m'oublier, tous juifs et volontaires, se soient retrouvés plus souvent en première ligne que derrière un bureau. Mais oui, un antisémitisme latent régnait encore dans la caste militaire française pendant la dernière guerre. Là, en Angleterre, sous les bombes, Dreyfus n'en finissait pas d'être un traître.

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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (10) : me voilà devenu l'instructeur du pilote-poète Jules Roy

Walter Lewino


De retour en Angleterre sur le Queen Mary, rien que cela, transformé en transport de troupes, il est vrai, et brevetés navigateurs, nous espérions participer au combat le plus vite possible afin de prouver et nos capacités et notre courage. Patatrac ! Encore une fois, ma double nationalité et mon relatif bilinguisme firent que je fus d'abord muté, en même temps que Smith lui aussi mi-anglais et bilingue, dans une base d'Écosse afin de servir de moniteur-interprète auprès d'un groupe d'aviateurs français qui, venus d'Algérie, relevaient de la France combattante - à ne pas confondre avec la France libre, la première s'étant ralliée toute penaude aux alliés après la libération de l'Afrique du Nord, la seconde rassemblant les quelques purs qui s'étaient ralliés à de Gaulle dès la débâcle.

Nous voilà donc, Smith et moi, gaullistes pur jus, condamnés à servir des engagés de la dernière heure qui allaient former le groupe Tunisie, composé de bombardiers lourds - des Halifax. Les Halifax étaient des quadrimoteurs spécialistes des bombardements de nuit, légèrement plus petits et moins bien équipés que les Lancaster qui formaient le gros du Bomber Command. Les Anglais avaient tendance à nous refiler leurs rossignols, Boston III et Spitfire V, excellents avions au demeurant, mais ne relevant pas des derniers modèles en service.

Un personnage hors du commun

Dans cette troupe de militaires de carrière, que nous jugions comme de vagues pétainistes repentis, figurait un personnage hors du commun, le capitaine Jules Roy, pilote et poète, auteur, entre autres, d'un hymne à la gloire du maréchal. Quand je dis pilote, c'était bien-là son drame, il ne l'était plus, les Anglais, pragmatiques comme toujours, avaient requalifié après tests tous ces Frenchies, selon leurs qualités et aptitudes supposées, et ce pauvre Jules Roy avait été relégué au rang de second navigateur, celui qui lisait la carte et assurait le largage des bombes. Mais le pire était que selon le règlement de la Royal Air Force, contrairement à l'aviation française, le chef de bord n'est pas l'officier le plus gradé, mais obligatoirement le pilote, quel que soit son grade. Voilà donc le valeureux capitaine Jules Roy soumis à bord aux ordres de son sergent de pilote. Cela éclaire certains passages de son excellent livre La Vallée heureuse, un des meilleurs traitant de la servitude et de la grandeur de la bataille des airs.

Belle gueule

Jules Roy, je l'ai revu près de quarante ans plus tard, à la bouffe d'un soir de bouclage au Nouvel Observateur, fière allure, belle gueule, crinière blanche flamboyante à rendre jaloux un Villepin avant l'heure. Jean Daniel, qui était de ses amis et un fervent admirateur de son oeuvre, avait tenu à nous le présenter. Je me suis approché de lui pour lui rappeler que nous nous étions connus à Dumfries, en Écosse, fin 1943, quand il terminait sa formation de navigateur-bombardier et que j'étais son moniteur. Il esquissa un sourire et, se tournant vers Jean Daniel, l'air songeur, répéta "Dumfries en Écosse... ah oui, en Écosse..." Cela n'alla pas plus loin. Sans doute ne désirait-il pas s'étendre sur une période de sa vie où il était sous la coupe de ce qui était devenu un petit journaleux négligeable. Précisons qu'après la guerre, abandonnant ses oripeaux de militaire de carrière, il sut prendre un courageux virage et s'affirmer violemment anticolonialiste, luttant contre la guerre d'Indochine puis celle d'Algérie, alors qu'il était pied-noir, de là son amitié avec Camus et Jean Daniel.

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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (11) : le patriotisme passait pour une tare parmi les Français libres

Par Walter Lewino

La France n'était pas libérée depuis un mois que, en septembre 1944, j'obtins une permission de quinze jours. Le voyage qui devait me conduire de Hartfordbridge à Benauge se révéla plus lent et plus compliqué que prévu. Un avion de transport me déposa au Bourget. On aurait dit une base allemande tant les traces de son occupation par la Luftwaffe étaient nombreuses. Plusieurs Junker 52 et un Fieseler Storch, récupérés sur l'ennemi et repeints aux couleurs françaises, attendaient devant les hangars. Des Volkswagen kaki sillonnaient l'aérodrome en tous sens. Partout, on devinait des inscriptions germaniques recouvertes à la hâte.

Rarement patriotes

En sortant de l'aéroport, je me suis enfin retrouvé en France. Première impression : saleté et tristesse (nasty and sad). Une atmosphère grisâtre et banlieusarde. Je n'en revenais pas, malgré un beau soleil qui inondait les rues. C'était donc cela, ma France, mon Paris. Français de fraîche date, émigré pendant trois longues années, j'en avais joyeusement rajouté dans le chauvinisme le plus borné. J'étais patriote et fier de l'être. La chose n'était pas si courante parmi les Français libres. La plupart s'affirmaient férocement gaullistes, rarement patriotes. Ils adulaient le grand Charles, ignoraient la France et se gaussaient de leurs compatriotes demeurés sur le territoire occupé, résistant et fifis (les FFI) compris. Le patriotisme passait pour une tare, un luxe de riche, une extravagance d'intellectuel. En dehors des officiers, nous étions une poignée à proclamer notre amour pour la mère patrie : Francis Smith, un Franco-Britannique comme moi, Bernard Ney, un autre Luxembourgeois, Joseph Halléguen, un pur Breton, le plus âgé, le plus savant de notre groupe. Ceux-là, qui furent mes amis, je garantis leurs noms. Notre sujet de conversation, c'est-à-dire de connivence, préféré était la supériorité de la France sur l'Angleterre en particulier et sur le reste du monde en général.

Pour nous, l'Afrique commençait à Douvres. Aucun domaine, le militaire comme le culturel, le sportif comme le politique, l'esthétique comme l'éthique, le climatique comme l'archéologique, n'échappait à notre délire mégalomaniaque. En tout, la France triomphait. J'ai le souvenir d'une fin d'après-midi où nous étions tous les quatre couchés dans l'herbe du terrain de Millom (Lake District) à admirer les hautes et sublimes collines du Cumberland qui surplombaient l'aérodrome, quand l'un de nous - lequel ? - se mit à délirer à haute voix : "Regardez, ces cons d'Anglais : là-haut, en France, au sommet de cette crête, il y aurait un château."

Ces murs lépreux

Et les trois autres d'approuver béatement. Ben, voyons ! Comme si, chez nous, les bâtisseurs avaient couvert chaque point culminant d'une forteresse. Pas le moindre château, en revanche, sur la route qui me conduisait à la porte de la Villette, en car militaire. C'était donc cela, ma France, ces trottoirs défoncés, ces murs lépreux, ces vitrines vides, ces affiches lacérées. C'était donc cela, les Français mes frères, cette foule mal fagotée qui trottinait la tête basse, le visage clos. Quant à nos petites Françaises, sur la grâce, le charme, la finesse desquelles nous n'avions cessé de fantasmer, difficile de les retrouver dans ces poupées maniérées, aux sourcils redessinés, à la bouche vermillon, aux cheveux enturbannés... Seule échappait au naufrage une certaine façon de marcher, de se mouvoir, où se devinait une sensualité qui faisait défaut à la plupart des Anglaises.

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39-45. Souvenirs d'un antihéros du groupe Lorraine (12) : "Vous, vous n'êtes pas un de ces résistants de mon cul"

Walter Lewino

Une belle pagaille régnait gare d'Austerlitz. Démantelé par les bombardements alliés et les sabotages de la Résistance, le réseau ferroviaire fonctionnait par intermittence. Personne ne pouvait dire à quelle heure allait partir le prochain Paris-Toulouse et encore moins à quelle heure, voire quel jour, il allait arriver à Gourdon qui était ma gare de destination. Je parvins à apitoyer un employé grâce à la croix de guerre que, pour une fois, j'arborais. "Vous au moins, vous êtes un vrai militaire, un soldat, pas un de ces résistants de mon cul. Le prochain convoi pour Toulouse devrait se former sur le quai X. Démerdez-vous !"

Traverser la Loire à pied

Le voyage dura près de trois jours. Le train roulait à vitesse réduite. Il s'arrêtait à tout bout de champ sans raison apparente. Une aubaine pour ceux qui désiraient se soulager, car les wagons étant surchargés il était impossible d'accéder aux toilettes bourrées de bagages jusqu'au plafond. Arrivés à Orléans, il nous fallut descendre du train et traverser la Loire à pied sur une passerelle de bois qui reliait les piles de l'ancien pont détruit. La traversée du fleuve fut longue et malaisée, car, marché noir et restrictions obligent, nous étions tous chargés comme des baudets. J'avais rempli ma valise et mon sac de tout ce qui était en vente libre à Londres et dont on pensait que la France manquait. Plusieurs kilos de café vert, des savonnettes, du miel, des lames de rasoir, des allumettes ; tabac (Three Nuns et Saint Bruno sous vide) pour la pipe de Daddy ; aiguilles de machine à coudre pour la Singer de Mummy - le bruit courant qu'elles faisaient cruellement défaut à la France occupée - ; rustines pour le vélo des frères Bargues ; cigarettes blondes pour les amis...

En gare de Vierzon, alors que nous étions à l'arrêt depuis plusieurs heures, deux soldats-maquisards, portant le brassard des FTP, me demandèrent mon titre de permission et m'invitèrent à les suivre au bureau militaire de la gare pour contrôle. Je retrouvai là le petit Delmas, un sergent radio-mitrailleur de mon groupe, dont j'ignorais qu'il avait pris le même train que moi. Le responsable militaire de la gare, un capitaine - autant qu'on pût en juger par les curieux galons qu'il portait en travers de son blouson - âgé d'à peine vingt-cinq ans, n'avait pas la moindre idée de ce qu'étaient les Forces aériennes françaises libres. Nos papiers, surtout la carte d'identité de la RAF, le laissaient perplexe. Le revolver de Delmas, qu'il avait eu la sotte idée d'emporter avec lui en permission et qu'il portait à la pilote, l'étui à mi-cuisse, posa un cas de conscience à notre brave FTP. Il avait reçu des instructions pour confisquer toutes les armes et il exigea qu'on lui remît le revolver. C'était mal connaître les Français libres. Le petit Delmas grimpa sur ses ergots.

Ces grands planqués de Juifs

Delmas n'était pas son vrai nom, seulement son nom de guerre ; il s'appelait en fait Dreyfuss et ne le cachait pas. Nous n'étions pas les deux seuls juifs du Lorraine. Loin de là. Il y avait Pierre Mendès France, Romain Gary, Pierre Louis-Dreyfus, Bernard Citroën, Bercault, Crémieux, Fischof et tant d'autres dont les noms m'échappent. Pudeur, honte, méfiance ? Nous n'évoquions jamais notre judéité. On sait que l'armée française était de tradition antisémite, la France libre n'échappa pas à la règle. En pleine guerre contre le nazisme, à Londres, chez De Gaulle, on continuait à appeler les bureaux de l'état-major le ghetto, tant il coulait de source qu'il était envahi par ces grands planqués de juifs. Honte à moi ! je ne disais jamais l'état-major, mais le ghetto, comme mes copains goyim, et n'y voyais aucun mal.

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